Deutsche Bank soupçonnée d’avoir dissimulé 12 milliards de $ de pertes pendant la crise : vrai ou faux ?

Siège de Deutsche Bank à Francfort
Source: https://www.db.com/en/content/company/headlines.htm

Que s’est-il passé ?

Deutsche Bank est accusée d’avoir dissimulé des pertes d’un montant de 12 millards de dollars sur son portefeuille de CDO synthétiques, et en particulier sur la tranche « Leveraged Super Senior » (LSS) de ceux-ci, pendant la crise financière de 2008-2010, donnant ainsi l’impression qu’elle résistait beaucoup mieux que les autres banques aux secousses vécues par les marchés financiers.

C’est quoi un CDO ? C’est quoi un CDO synthétique ? C’est quoi un CDO synthétique « Leveraged Super Senior » ?

Pendant les années 2007-2010 Deutsche Bank a été un acteur majeur du marché des CDO (Collateralized Debt Obligation), allant jusqu’à en émettre pour un total de 130 milliards.

Les CDO sont des produits structurés adossés à un portefeuille de créances bancaires ou d’obligations. L’adossement peut être physique, c’est-à-dire que les créances sont effectivement cédées à un véhicule ad-hoc, qui redistribuera aux investisseurs les revenus (intérêts et capital) générés par les créances en question.

Le CDO peut aussi être synthétique : dans ce cas les créances restent dans le portefeuille de la banque et le montage est réalisé en utilisant des CDS (credit default swaps) entre la banque et le SPV (cf. graphique). Les flux financiers sont alors des primes de CDS: au lieu de céder ses créances la banque achète une protection, que le SPV sera en mesure de lui apporter via les montants souscrits par les investisseurs. Ceux-ci perçoivent un revenu issu des primes de CDS versées par la banque.

(Source du graphique : Fundamentals of Leveraged Super Senior CDOs, DBRS)

Rentrons maintenant un tout petit plus dans les détails et essayons d’expliquer en quoi consistent les LSS proprement dits. Comme on l’a dit il s’agit de tranches de CDO synthétiques. Le problème avec les tranches « super senior » des CDO synthétiques, c’est qu’elles sont plutôt difficiles à vendre : en effet, étant adossées à des créances super fiables, elles présentent un risque minime. De ce fait elles génèrent aussi des revenus peu alléchants pour les investisseurs.

D’où l’idée d’introduire un effet de levier (leverage). En fait l’investisseur peut souscrire ces instruments moyennant un dépôt de garantie (collatéral) d’une valeur 10 à 20 fois inférieure à la valeur notionnelle de la tranche, tout en conservant l’exposition à la totalité. Les pertes éventuelles sur la valeur de marché de la tranche sont absorbées par le collatéral, et l’investisseur reçoit des revenus adossés aux tranches de rang inférieur, souscrites en totalité par les investisseurs.

L’investisseur est exposé à la fois à un risque de crédit, ce qui est la finalité du CDO, mais aussi à un risque de marché puisque le collatéral posté peut être impacté en cas de diminution de la valeur de marché de la tranche super senior (c’est-à-dire en fait les spreads valorisés par le marché sur les créances contenues dans la tranche super senior) . En cas de baisse de la valeur de marché en dessous de la valeur du collatéral posté, le montage prévoit de clôturer le contrat. L’émetteur, lui, est exposé à un « risque de gap », c’est-à-dire justement que la chute de la valeur de marché soit si brutale qu’elle dépasse le montant du collatéral reçu avant que le contrat avec l’investisseur ait pu être clôturé… ouf !

Bon, et alors, qu’à fait Deutsche Bank de répréhensible ?

Ces instruments sont en principe émis sous forme de titres. Toutefois la négociabilité de ces titres reste purement virtuelle. Il n’y a pas de marché secondaire. Les investisseurs conservent leur actif jusqu’à l’échéance. Comme il n’y a pas de marché secondaire, il n’y a pas non plus de valeur de marché (Mark-to-Market) fiable pour ces instruments. Ils sont « marked-to-model », c’est-à-dire qu’on utilise des modèles mathématiques pour les valoriser et les comptabiliser.

Il semblerait qu’entre 2007 et 2010, au plus fort de la crise, Deutsche Bank ait largement sous-évalué les pertes potentielles liées aux LSS dans ses comptes, en particulier en ce qui concerne la valorisation du « gap risk », dissimulant ainsi 12 milliards de pertes.

C’est là qu’il y a deux éléments… intéressants. Tout d’abord les positions concernés, assure Deutsche Bank, ont été soldées sans perte significative et en bon ordre, la valeur du portefeuille n’étant plus aujourd’hui que de 39% de son niveau de 2009. Ceci n’est pas totalement invraisemblable : après tout, comme dit l’adage, tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas perdu. La dissimulation, si elle a eu lieu, a surtout permis de rendre le bilan de la banque plus présentable, et d’éviter de ternir son image à un moment où d’autres banques devaient appeler l’Etat au secours.

Ensuite, le plus curieux est la manière dont l’affaire a été révélée : le Dr Ben Artzi, celui par qui le scandale arrive, a été embauché par la banque en … 2010, donc après que les malversations en question aient pu avoir lieu. En professionnel compétent (il est docteur en mathématiques et a exercé des postes de responsabilités dans diverses banques), et étant mandaté pour s’occuper des fameux LSS, il a tout de même voulu reconstituer toute l’histoire du portefeuille, et n’a pas cessé de poser des questions… jusqu’à ce qu’il se fasse licencier en novembre 2011. Aujourd’hui il poursuit Deutsche Bank pour licenciement abusif.

Le Dr ben Artzi a également déposé une plainte auprès du « Whistleblower program » de la SEC (Securities and Exchange Commission) institué par le Dodd Frank Act en 2010. Ce programme permet à des employés d’institutions financières de dénoncer des pratiques frauduleuses dont ils peuvent avoir connaissance, tout en bénéficiant d’une protection financière et juridique. La plainte du Dr Ben-Artzi est étayée par le fait que deux autres ex employés de Deutsche Bank ont déposé dans le même sens auprès de la SEC.